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Gérard Degonse
Road shows
Pourquoi fait-on des photos ? Pour conserver, enregistrer, documenter, rapporter un souvenir ? Peut-être oublions-nous trop souvent le photographe au profit de la photographie ; l'acteur au profit du résultat... Et si photographier était un acte en lui-même, à part entière, dont la valeur serait bien égale à celle, esthétique cette fois, de l'image produite ?
Photographier comme acte de liberté, photographier comme d'autres font l'école buissonnière, voilà ce qui a motivé Gérard Degonse tout au long de son travail sur les Road shows.
Gérard a commencé sa formation à L'école du Regard par le stage « Comment voir en noir et blanc ? » et l'atelier « Photos de nuit », puis nous avons travaillé ensemble à l'élaboration de son projet personnel Road shows. Son objectif était de donner une cohérence de série à un ensemble de photos réalisées au cours de ses voyages d'affaire. La formation a commencé par une initiation à l'analyse d'image pour lui permettre de trier ses photographies et d'ébaucher les lignes directrices de la série. Au fur et à mesure, sa sélection s'est concentrée sur les photographies exprimant le mieux la « virtualisation » du voyage telle qu'il la vivait durant les Road shows de sa société. Parallèlement au travail de sélection, la formation s'est également portée sur la rédaction d'un texte de présentation de la série (cf ci-dessous). La dernière étape du projet personnel de Gérard Degonse est l'impression d'un livre rassemblant le texte et les photos : un bel aboutissement à ce projet de longue haleine... en attendant le projet suivant !
Savine Dosda
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Road shows
Un observateur averti pourrait, à la fin de l’hiver et de l’été, suivre dans les aéroports des mouvements migratoires d’un type bien particulier. C’est la période des road shows.
Directeur financier d’une société cotée, deux fois par an au rythme des saisons, j’ai bouclé mes bagages pour aller avec mes collègues à la rencontre des investisseurs, pour leur expliquer les résultats de la société, leur exposer notre stratégie et répondre à leurs questions. Bref, pour les convaincre d’investir dans les actions de la société.
L’agencement de ces rencontres dans un temps très court et leur compacité « virtualisent » la notion de voyage : l’itinéraire l’emporte sur la réalité des villes, leur spécificité, leur atmosphère.
L’organisation et le rythme de ces voyages, road shows dans notre jargon, sont immuables. L’objectif étant de couvrir, dans un minimum de temps, le plus grand nombre de villes : Paris, Londres, Montréal, Toronto, Boston, New York, Denver, Chicago, Santa Fe, San Diego, Los Angeles, San Francisco, Dublin, Edimbourg, Amsterdam, Rotterdam, Frankfort, Zürich, Genève, Milan...
Mises à part Paris, Londres, New York et Boston où la densité des fonds d’investissement nous amène à rester deux jours, la règle est en principe de visiter au moins une ville par jour. C’est dans l'organisation méticuleuse de ces journées que le terme de road show prend tout son sens. Chaque étape est une nouvelle représentation d’une pièce de théâtre parfaitement huilée dont on changerait les décors et une partie des acteurs, mais dont les dialogues seraient des variations autour d’un fil conducteur commun à tous.
Vous attrapez généralement l’avion en fin d’après-midi ou en début de soirée. À l’arrivée à votre nouvelle destination, une limousine, une limo, vous emporte à l’hôtel à une heure où les restaurants sont sur le point de fermer, ce qui évite les tentations et le laisser-aller. Les quelques heures passées à l’hôtel se partagent entre le sommeil, en fonction de votre capacité à gérer les décalages horaires, la lecture du courrier et des E-mails et quelques appels téléphoniques avec vos collaborateurs, car pendant que vous voyagez le monde continue de tourner. Le matin dès 7 heures, la limo de la veille, en robe noire, vous attend pour les rendez-vous de la journée. Une réunion dure environ une heure, 30 minutes sont prévues pour passer de l’une à l’autre et ainsi de suite, déjeuner compris. Cela permet de faire six ou sept réunions dans la journée avant de se ruer à l’aéroport pour un nouveau changement de décor.
Dans cette course contre le temps, contre le programme, les villes n’existent plus, elles deviennent des décors, lointaines, intouchables, insaisissables et nous les voyeurs d’une réalité factice parce que toujours tronquée. Lorsque nous sommes disponibles pour aller à leur rencontre, la nuit en a déjà pris le contrôle ou bien elles sortent indolentes de leur sommeil. Dans la journée, quand la vie bat son plein, nous sommes redevenus les prisonniers de notre programme et ne pouvons que les observer au travers de la fenêtre d’un bureau, d’une voiture ou du hublot d’un avion. Théâtre perpétuel où l’un sort quand l’autre rentre.
Cela induit une forme d'errance géographique, spatiale. Mais les villes existent-elles, ne sont-elles pas les décors choisis pour la pièce de la journée ? Deux réalités se côtoient, se frottent l’une à l’autre sans jamais se confondre, se mélanger. Le jour, une réalité rationnelle, structurée, avec un programme, des objectifs, des résultats. La nuit est un espace de temps sans repère, le temps sans emploi du temps, le temps décalé. C’est là qu’apparaît la véritable errance, une errance temporelle.
Au départ, mon idée était de prendre des photos comme d'autres rapportent des souvenirs, une façon de se dire j’y suis allé, de garder une trace. Mais, plus j’essayais de fixer les villes que je traversais, plus elles m’échappaient et plus j’étais attiré par le contraste fort, dur entre des journées programmées, minutées, efficaces, tendues et des lambeaux de nuits libres de toutes contraintes, d‘autant plus déstructurés que les décalages horaires y apportaient leur contribution. Bientôt ce fut un jeu : jour-nuit, jour-nuit, l’un ne pouvait aller sans l’autre et j’y trouvais une liberté, un plaisir, un équilibre entre ce que je donnais et ce que je prenais.
Les photos rassemblées dans cette série retracent ce périple à la fois géographique et personnel. Oubliés les monuments et les totems, ces villes n’existent que dans l’instant saisi au travers d’une fenêtre, d’un pare-brise ou d’un hublot. À chacun de s’y projeter.
Gérard Degonse
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