Entretien avec Isabelle Levistre au sujet de sa série Anamnèse  
 
   


Fin janvier 2008, L'école du regard publiait sur son site la première série d'Isabelle Levistre, Illusion, réalisée lors de la première de ses deux formations individuelles avec Savine Dosda. Depuis, cette jeune photographe a fait du chemin et vient de remporter le Grand Prix d'auteur de la foire de Bièvres 2009, avec sa série Anamnèse. Dans cet entretien, Isabelle Levistre nous parle de son parcours, de sa série et de l'évolution de son regard photographique.

Entretien avec Isabelle Levistre - Paris, le 2 octobre 2009

Savine Dosda
- Pourrais-tu nous parler du prix que tu viens de remporter ?

Isabelle Levistre
- Il s’agit du Grand Prix d’auteur de la foire de Bièvres, qui est un grand rendez-vous annuel de la photographie, notamment argentique. J’ai réalisé une série qui s’appelle Anamnèse, qui porte sur l’enfance et a été faite en format 6x6 noir et blanc avec un Holga. J’ai également tiré ces photographies après avoir suivi des cours de tirage.

Prix Bièvres

SD
- Il s’agit là d’un vrai travail de photographie traditionnelle, ce qui représente un virage à 180° par rapport à ta première série Illusion. A l’époque, tu avais travaillé en numérique, en couleurs et au flash. Comment expliques-tu ce changement de cap ?

IL
- Je me suis rendue compte qu’il était finalement assez ardu de partir du numérique pour apprendre la photo, à cause du grand nombre de paramètres techniques qui rendent difficile l’expression d’un point de vue artistique. Entre le reflex numérique, l’ordinateur, les retouches sur Photoshop et le développement du RAW, je me sentais étouffée ! En passant à l’argentique, je me suis sentie débarrassée de ces problèmes techniques. J’ai pu me concentrer par conséquent sur l’image que je voulais prendre et sur le cadrage, ce qui est pour moi l’essentiel dans la photo. Je me suis également recentrée sur le fait de retranscrire ce que je ressentais. Au moment où j’ai réalisé la série Illusion à L’école du regard, j’ai pris conscience que mon monde était là, dans l’illusion et la poésie. On a fait beaucoup de photos floues et cela m’a vraiment plu. Puis, le passage au Holga s’est fait naturellement : j’ai rencontré des gens qui m’ont en parlé et je me suis lancée. Je voulais repartir de la base  et aborder pleinement les notions de contraste, de noir, de blanc et de gris. Cela ne me parlait pas beaucoup au début, mais c’est maintenant devenu mon monde !
Je ne dis pas que je ne retournerai pas vers le numérique un jour, mais…

SD
- L’argentique plus simple que le numérique, c’est une opinion peu répandue ! Pourrais-tu préciser ton point de vue car, pour beaucoup de débutants qui se mettent à la photo comme tu l’as fait, c’est la photo argentique qui fait peur !

IL
- Tout d’abord, il y a le fait de ne pas pouvoir regarder ses photos en argentique : cela oblige à réfléchir à sa photo, sans déclencher 40 fois inutilement en les vérifiant à chaque fois sur l’écran. A force de réfléchir, cela habitue le regard, on finit par savoir ce que l’on fait et ce que l’on veut. En résumé, c’est plus dur mais plus simple ! L’autre paramètre important est le contact : ouvrir un appareil, mettre une pellicule, cela me parle, c’est tactile et beaucoup plus vivant que la petite carte mémoire que l’on met dans son APN.

SD
- Photographier avec le Holga t’a permis de continuer naturellement le travail du flou que tu avais initié dans la série Illusion en bougeant l’appareil, puisqu’il s’agit d’un appareil en plastique, aux optiques de très mauvaise qualité…

Illusion

Photo tirée de la série Illusion, I. Levistre

IL
- Effectivement. De plus, le Holga n’a qu’un diaphragme et qu’une vitesse, ce qui simplifie radicalement les choses ! Le manque de choix est finalement libérateur. Par ailleurs, comme au début je n’avais pas de cellule, j’ai dû sentir la lumière. Beaucoup de mes premiers films furent sous-exposés, puis j’ai appris à connaître mon appareil et à savoir quand j’avais suffisamment de lumière pour la photo, ce qui ne correspond pas forcément à ce que nos yeux voient. J’ai appris à renoncer à des photos.

SD
- Comment ça ?

IL
- Eh bien, avec le Holga, si il n’y a pas de lumière, ce n’est pas la peine de vouloir faire la photo. On doit renoncer à certaines prises de vues, notamment des instants pris sur le vif. Cela a aussi des avantages, car on regarde alors ce que l’on n’a pas pu prendre, et cela devient un petit trésor que l’on met de côté : on garde des images en soi et un jour elles ressortent autrement. Je trouve cela intéressant. Sinon, on fait la photo en un tour de main, on la regarde, on dit qu’elle est moche et après on l’oublie !

SD
- Ou alors on l’efface…

IL
- C’est ça, ce qui ne permet malheureusement pas de s’en nourrir. En réalité, je trouve que la frustration nourrit également la créativité. Ce que je trouve beau en argentique, c’est la planche contact : on voit les ratés, ce qu’on n’a pas réussi à cadrer et l’on est vraiment obligé de se plonger dans la réalisation de ce qu’on a fait. L’argentique, c’est la base de la photographie. Je l’ai connu enfant et je trouve que, sans avoir ces notions de positif/négatif, de tirage, c’est difficile d’avancer. La nouvelle génération entièrement numérique fonctionne peut-être autrement. En tous cas, ce passage du numérique à l’argentique m’a beaucoup aidée.

SD
- Parle-moi de ton titre, Anamnèse.

Anamnèse

Photo tirée de la série Anamnèse, I. Levistre

IL
- L’anamnèse est la réminiscence d’un souvenir inconscient. Quand je regarde ma série, cela me rappelle des souvenirs ou peut-être des livres que j’ai lus, ou encore des choses que je me suis imaginées petite fille : je suis dans une enfance un peu rêvée, dans le jardin, au bord de l’eau, etc. Ce n’est pas la toute petite enfance ni la pré-adolescence, c’est une période dont, en tant qu’adulte, on a relativement peu de souvenirs. Quand je vois mes photos, j’ai comme des flashs : je me dis « ceci est un moment qui est en moi ». J’essaye de retranscrire ces moments avec poésie.

SD
- Est-ce que les photos sont mises en scène ?

IL
- Non : dans le monde des petites filles, on se déguise, les copines viennent à la maison et on joue. Alors, c’est « le moment » qui compte. De toute manière c’est très difficile de mettre en scène les enfants : ils bougent ! Je travaille plutôt sur mon ressenti : quand je vois une belle scène, un beau moment, je le prends.

SD
- La poésie de tes images est apportée par le flou _ celui de ton appareil photo _ et aussi par un certain type de tirage, peux-tu nous en dire plus ?

IL
- J’ai tiré assez doux, mais il n’y a pas eu d’artifices au tirage. Tout a été fait à la prise de vue. Par exemple, quand on voit deux images superposées, il s’agit de surimpressions.

Anamnèse

Photo tirée de la série Anamnèse, I. Levistre

SD
- D’où viennent les effets de salissure sur les photos des meules de foin ?

IL
- C’est ce que l’on appelle « un accident créateur » : le Holga est un appareil tout en plastique dans lequel il y a un petit embout en mousse. Ce jour-là, il faisait relativement chaud, l’embout s’est ramolli et s’est collé sur la pellicule. Cela a donné une photo assez étrange. Je l’ai gardée car je pense que, lorsque l’on est artiste, les accidents de création nous amènent toujours à découvrir quelque chose. Cela m’a amenée par la suite à faire des surimpressions qui, elles, étaient voulues.

SD
- Ta série Anamnèse me fait penser aux photos de Sally Mann, une photographe américaine qui a, elle aussi, photographié ses enfants ; et à celui de Miroslav Tichy, dont nous avons vu l’exposition au centre Pompidou. Est-ce que tu te reconnais dans ces influences ?

IL
- Tout à fait. Sally Mann, bien sûr,  a été très controversée, parce que ses enfants étaient nus sur les photos. J’ai quelques photos sur lesquelles mes filles sont en culotte. Ça ne me dérange pas : j’ai expliqué aux gens que mon regard est celui d’une mère : il n’y aucune autre idée derrière. Et je n’ai pas ressenti cela dans le regard de Sally Mann non plus. Un enfant est parfois nu et c’est souvent l’adulte qui est le plus gêné des deux. Les enfants de Sally Mann ont des attitudes souvent totalement impudiques, mais il n’y a pas de notion d’obscénité ou de voyeurisme. C’est nous qui disons à nos enfants « attention, couvre-toi »… Le regard que je porte sur mes filles est un regard d’amour maternel. Anamnèse montre un moment donné de l’enfance, une période d’innocence dans laquelle mes filles se trouvent encore actuellement.

Hamac

Photo tirée de la série Anamnèse, I. Levistre

SD
- Qu’est-ce que cela représente pour toi d’avoir gagné le Grand Prix d’auteur de la foire de Bièvres ?

IL
- Cela représente beaucoup, c’est une reconnaissance pour le travail que j’ai accompli sur les 2, 3 dernières années, et pour ce que je transmets aux gens. J’étais très heureuse que mes images parlent à d’autres personnes. Je me suis dit « je ne me suis pas trompée, je suis sur la bonne voix ». Cela me donne confiance car, quand j’ai commencé la photo il y a très longtemps par un stage aux Gobelins, et qu’au tour de table on m’a demandé ce que je recherchais en photo, j’ai répondu que je ne le savais pas. Maintenant, je sais que je veux exprimer quelque chose et c’est plus important pour moi que d’apprendre simplement à bien cadrer ou à faire de jolies photos.

SD
- Tu ne fais plus de photos de vacances, ou de famille ?

IL
- Avant, je prenais pas mal de photos de mes filles en vacances ou autres. Maintenant tout cela est parti : elles n’auront d’elles à l’âge de 9 ans que des photos un peu différentes. C’est un virage, et je reste persuadée que la photo était là, il me fallait simplement la trouver.

SD
- Quelques mots sur ton parcours de formation photo ?

IL
- J’ai démarré par deux formations numériques assez espacées chez Nikon et aux Gobelins. Là-bas, j’avais surtout apprécié la découverte des polaroids et du moyen format. Puis, on a travaillé ensemble à L’école du regard, car je recherchais une approche plus personnalisée pour avancer également un peu plus vite. Je me souviens de notre premier cours où j’avais mon appareil numérique et toi ton moyen format Rolleiflex : j’étais assez étonnée, puis je t’ai regardée faire et il m’a semblé que c’était complètement différent, comme si ton monde n’était pas le même que le mien, plus paisible, plus calme, c’était étrange. Avec la série Illusion, j’ai rapidement compris que si je photographiais en numérique il me fallait du flou, car j’avais besoin d’y mettre quelque chose de différent. Puis j'ai suivi ma deuxième formation avec toi, qui a commencé par de la retouche pour déboucher sur mon premier développement de film noir et blanc fait au Holga ! Actuellement , je prends des cours pour adultes aux beaux-arts de Rueil Malmaison (prise de vue, tirage , techniques numérique / argentique) et, avec la photographe Flore j'approndis ma pratique de la chambre noire en cours particulier.

SD
- Que t’a apporté cet éventail de formations ?

IL
- C’était intéressant d’avoir différents points de vue, car la photo a un côté technique et un côté artistique qui parfois s’opposent. Cela donne la possibilité de faire des rencontres, de se nourrir des mondes différents de chacun. Il faut se nourrir des photos des autres, du talent des autres et c’est ce qui permet de faire des images.

SD
- Je pense effectivement que la photo est comme tous les autres arts en réalité : elle ne se suffit pas à elle-même. J’ai moi-même commencé par les arts plastiques et, la première chose que l’on m’a dit, c’est : « un artiste est comme un oignon » c’est-à-dire constitué de multiples couches qui s’accumulent et nous alimentent.
Une question épineuse, Isabelle : certains pensent que la lomomania c’est bien joli, mais que c’est un truc, un effet un peu facile. Qu’en penses-tu ?



Portrait d'Isabelle Levistre, en compagnie d'une de ses filles et de son Holga.

IL
- Je suis à la fois d’accord et pas d’accord. C’est vrai qu’un Lomo ou un Holga, c’est déjà en soi une écriture assez prononcée. Cependant, si vous allez acheter un Lomo et que vous regardez les photos qui illustrent le petit guide qui est fourni avec, vous verrez que ces photos sont vides. Je pense que les miennes ont quelque chose que j’ai ajouté, elles ont une poésie et une beauté que je n’ai pas trouvées dans ces illustrations. Cela dit, il est vrai que quand on travaille avec un appareil comme celui-ci, il est bien de passer un jour à autre chose, d’essayer un autre appareil pour trouver une autre écriture, la sienne. A un moment donnée, le côté un peu magique du Holga, il faut apprendre à le retranscrire avec un autre appareil… et là c’est une question de technique !

SD
- Je ne pense pas que ce soit une question de technique, car tu l’as déjà apprivoisée avec le Holga. Avec un appareil « bien net », il s’agit plutôt de préciser son regard et son intention. Peut-être qu’un jour ou l’autre, ton Holga prendra place sur une étagère, comme souvenir d’une époque de ton parcours photographique ! En tous cas, je souhaite beaucoup de succès à ta série Anamnèse.
Quels sont tes projets pour l’avenir ?

IL
- Je vais exposer au photo-club du val de Bièvres l’année prochaine et peut-être dans un centre culturel à Rueil Malmaison en fin d’année prochaine. Je continue la série ; pour l’instant il  y a 20 images tirées assez petit sur du papier Foma, au grain proche du papier Canson et au ton chamois. C’est un papier qui donne une belle présence à la photo, une chaleur. En ce qui concerne les projets photo, il y a des choses qui sont en train de mûrir à l’intérieur et qui seront certainement assez différentes de la série Anamnèse, mais j’en parle pas encore car je ne sais pas comment et quand cela va sortir.

SD
- Merci Isabelle, nous allons suivre avec attention tes prochaines actualités ! Ceux qui souhaitent en savoir plus sur ton travail peuvent aller sur ton site : http://www.isabellel.com