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Magda Bolckova
Bucarest, vieille âme brisée
Allant régulièrement à Bucarest pour mon travail, on me posait souvent la question : « Comment est cette ville, à quoi ressemble-t-elle ? » Je ne savais pas y répondre, je n’arrivais ni à la caractériser, ni à la décrire...
Etant moi-même originaire d’un pays d’Europe de l’est, je connais bien les désastres urbanistiques causés par les régimes communistes et les gouvernements post-communistes. Mais, je ne comprenais pas pour autant l’état catastrophique de Bucarest : ce mélange entre chaos, désordre, la présence de nombreuses voitures, l’anarchie dans la façon de se garer, les constructions anciennes dégradées et les bâtiments ultra chics et modernes construits en dépit des règles d’urbanisme les plus élémentaires ne me semblait pas coller avec l'image d'une capitale européenne du XXI ème siècle.
J’ai donc commencé à photographier cette ville pour la comprendre.
Je sortais dans les rues de Bucarest avec mon appareil photo dès que mon programme me le permettait, souvent tôt le matin ou en fin de la journée. Au départ, j’ai cherché à exprimer de manière ironique les contrastes omniprésents dans l’urbanisme de la ville. J’ai photographié les constructions en relation avec leur contexte : le Palais du Peuple démesuré par rapport aux passants ; l’Arc de Triomphe entouré de fils électriques, les routes mal entretenues et les voitures écaillées ; le Passage Macca-Villacrosse, témoin de la grande époque de la ville « bricolé » avec une bâche publicitaire, les tuyaux passant n’importe comment et les blocs de climatisation ; l’architecture d'aujourd'hui en rupture avec l'ancienne ; les vieux bâtiments tombant en ruine, contrastant avec la vie moderne (embouteillages, passantes habillées de vêtements de marque et pendues à leur téléphone portable), etc.
Puis j’ai photographié les gens et leur comportement dans la rue, encore plus étonnant que les contrastes urbanistiques : ils étaient repliés sur eux-mêmes, contrariés, fuyant l’objectif et la communication.
Progressivement j’ai montré le vrai visage de la ville : le chaos. J’ai privilégié tous les signes de dysfonctionnement (fils électriques envahissants, signalisation endommagée, rues à peine déneigées) et les difficultés que cela crée pour les habitants, notamment lorsqu’ils veulent circuler ou traverser la rue. Ces photos montrent à quel point l’homme a une place précaire dans cette ville, elles sont empreintes d’ironie. Pour survivre à Bucarest , les habitants ont appris qu'il leur fallait vivre leur vie sans tenir compte de la ville et pratiquer le « système D ».
En toute fin, j’ai pris les gens de plus près. Ces quelques visages laissent entrevoir à quel point ils sont découragés, effacés ; à quel point ils ne font que passer…
En me renseignant autour de moi, j’ai appris l’origine de ce que j’avais découvert avec mes photos. Cette ville dont j’avais montré le visage complexe avait eu un destin tourmenté. Au XIX ème siècle, Bucarest étaient une ville tellement belle et riche en architecture qu'on la surnommait Petit Paris. Ensuite, le bombardement allié de la Seconde Guerre mondiale, le tremblement de terre de 1977 et, enfin, la dictature de Ceausescu avec ses projets urbanistiques mégalomanes sont passés par là.
Tout cela a été une succession de désastres dont Bucarest et les Bucarestois ne se sont jamais remis, et dont mes photos témoignent. Les habitants de la capitale roumaine y survivent grâce à leur incroyable sens de l'humour - ironique parfois -, à leur croyance religieuse et à leur philosophie de la vie.
Magda Bolckova
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