Photo en noir et blanc d'un couple dansant le tango

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Rien ne me prédestinait à vouloir danser le tango, ni ma culture, ni aucune espèce de fascination pour des figures olé-olé. Il est possible que ce soit juste le mot tango qui m’ait amusée, avec ses accents de traversée mouvante. Je me voyais peut-être bien sur le pont d’un bateau, dansant lentement sous les étoiles, sur un fond de musique aigrelette à moitié emportée par le vent.
J’ai donc commencé à danser, en 2005, à Paris.

C’était un monde exigeant et passionné, parfois violent, comme la vie, mais qui m’a apporté de la légèreté et un plaisir étonnamment libre. Nous dansions sur les quais de Seine, la nuit dans les parcs, dans des salles bondées, dans des milongas sauvages organisées partout où cela était possible, et même dans les salles du Louvre !

Beaucoup a été dit sur le tango et beaucoup autour de nous faisaient des photos du spectacle et des couples. Moi, j’y allais pour fermer les yeux et exprimer au cœur de l’abrazo quelque chose de très secret. Pourtant, regarder ou ne pas regarder, dans le tango, fait partie du jeu : regarder pour inviter et pour jauger, ne pas regarder pour décliner une invitation non désirée. Progressivement, je compris aussi que ce regard filtré créait de l’exclusion : en fonction du cercle dans lequel nous évoluions, certaines et certains restaient désespérément invisibles.

Dix ans après mes débuts dans le tango, j’ai eu envie de le photographier. J’ai libéré mon regard de son usage codifié par cette danse pour en faire autre chose, le droit de regard d’une photographe qui, certes, apprécie la beauté de son sujet mais qui ne se laisse pas pour autant aveugler par ses dehors spectaculaires et séduisants. Un soir, une danseuse vint me voir et me dit :

« Voudrais-tu faire une photo de moi quand je danse ? Je ne suis pas jolie, alors personne ne me photographie. »

Je fus profondément touchée par sa demande, que j’ai acceptée tout de suite, et je n’eus aucune peine à faire d’elle une belle photo car elle était magnifique. Ce soir-là, regarder en tant que photographe est devenu le lieu de ma propre parole sur le tango : un monde cruel et beau, au fond, comme la vie. J’ai fait quelques milongas pour faire des photos, puis la vie m’a éloignée du tango. Ce travail est donc resté inachevé.

Il n’est pas habituel pour un·e photographe de montrer quelque chose qui n’est pas fini ; et même, pour certains, dont je fais partie, il s’agit d’une erreur professionnelle. Cependant, j’ai décidé en cette fin d’année 2020 de publier malgré tout ce Tango non finito.

Depuis un an, nous vivons dans la phobie d’approcher l’autre, de le toucher et encore plus, de respirer son air et ses microbes. Je n’y échappe pas. La pandémie nous enferme dans la peur, nous sommes potentiellement en danger de mort constant par contamination au Covid-19, et en danger de mort certaine par désespérance et isolement. C’est ce qui m’a donné envie de montrer ces photos, non par une nostalgie déplacée qui me bercerait de la douleur et de la fierté d’avoir connu un monde désormais disparu ; mais pour qu’elles servent de piqûre de rappel contre toute forme de résignation.

Ce monde que nous avons connu et apprécié, même critiqué et parfois repoussé, ne doit pas et ne peut pas être enterré sans autre forme de procès.

Il y aura d’autres tangos, d’autres abrazos – et d’autres photos – et pour que tout cela advienne, il faut déjà se souvenir très activement de tout ce que l’on a aimé pour tenir la distance qui nous sépare encore de cet avenir que je nous souhaite… proche.

Alors, bonne année 2021 !!!

Savine

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