, écrit par dans la catégorie Critiques d'expos.

vernissage

L’exposition Act / ReenAct à la Galerie Polka confronte actuellement le travail de deux photographes : Gilles Caron et Alexander Gronsky.

Caron-Gronsky-17

Le premier, Gilles Caron, est une figure mythique du photojournalisme français, né en 1939 et mort en 1970 au Cambodge. Il a couvert  les grands conflits armés des années 60 (le Vietnam, la guerre des Six Jours, le Biafra, le Tchad et l’Irlande du Nord) pour la presse française et internationale.

Siege_of_Leningrad

Le siège de Léningrand © Alexander Gronsky, Courtesy Polka Galerie

 

Le second, Alexander Gronsky, est un jeune photographe estonien né en 1980 à Tallinn, et dont le travail photographique se concentre essentiellement sur le paysage.

Le propos de cette exposition est, nous dit-on, « d’explorer la frontière entre reportage d’information et photographie d’art ». Tout un programme, en effet ! Faisons donc les présentations des protagonistes :

D’un côté, la photographie d’art. Son auteur est un artiste : il n’est pas tenu d’informer, encore moins d’exprimer une vérité historique ou d’avoir une déontologie vis à vis des faits. Il exprime son point de vue sur le monde à travers une forme travaillée d’un point de vue esthétique. L’œuvre ou la photographie d’art ne sert à rien, dans le sens où elle n’est pas là pour illustrer un article, témoigner d’un fait ou servir une cause. Elle émeut nos sens, nous fait vivre une expérience esthétique. On la voit dans des expositions et, si on en a les moyens, on l’accroche au-dessus de son canapé.

De l’autre côté du ring, le photojournalisme. Il s’agit pour les photoreporters de nous informer par l’image des événements généralement dramatiques qui ont lieu aux quatre coins du monde. Ces photographes sont des journalistes ou travaillent avec eux et doivent faire preuve de déontologie. Leurs photographies doivent faire passer clairement le message mais aussi convaincre. Elles sont utiles. On les voit dans la presse.

Oui, j’ai bien dit dans la presse !
Enfin ça, c’était plutôt avant.
Aujourd’hui on voit le photojournalisme régulièrement dans les galeries. Et certaines photos nous font penser, d’ailleurs, par leur composition et leur éclairage, à des peintures religieuses. Quant à la photographie d’art, elle joue délibérément du caractère de preuve de l’image photographique pour alimenter notre trouble.

Le mérite de l’exposition Act / ReenAct est de nous amener à réfléchir sur les limites de l’image de reportage mais aussi sur nous-même en tant que spectateurs (consommateurs ?) de ces images.

La première partie de la galerie est consacrée aux photographies de Gilles Caron. J’ai trouvé que ses images étaient esthétiques, oui, mais jamais esthétisées. Il utilise avec maestria et simplicité le langage de la photo et du noir et blanc (cadrage, composition, lignes, contrastes) pour raconter les faits (cf ci-dessous photographies prises en Irlande du Nord et pendant la Guerre des Six Jours).

Caron-Gronsky-16 Caron-Gronsky-11

Dans ses photos, on comprend évidemment qu’il y a la guerre, mais on y voit surtout les regards et les émotions des hommes : colère, détermination, mais aussi peur, incompréhension et doute. Les photos les plus fortes sont pour moi celles-ci :

Caron-Gronsky-13 Caron-Gronsky-14 Caron-Gronsky-15

Gilles Caron soigne la forme et c’est bien pour cela que le message nous atteint avec une telle limpidité.

Elles sont belles et nous touchent.
Elles nous touchent d’autant plus qu’elles sont très belles.
Et comme elles sont belles on les regarde, et ainsi on se souvient mieux du passé, et des désastres de la guerre.

C’est là l’intérêt d’une « belle » image de photojournalisme, c’est qu’elle sert aussi à éduquer les générations futures. Comme le devoir de mémoire à l’œuvre dans les commémorations officielles.

Dans l’autre partie de la galerie, justement, le photographe estonien Alexander Gronsky expose son travail « Reconstruction », une série de triptyques réalisés en photographiant des amateurs jouant lors de scènes de reconstitutions militaires de grandes batailles historiques. Cela va de la Seconde Guerre mondiale à l’invasion russe de l’Afghanistan. Chaque image du triptype est prise à un moment différent et le photographe compresse ainsi dans chaque tableau plusieurs actions et plusieurs durées.

Breach_of_blockade

Breach of Blockade © Alexander Gronsky, Courtesy Polka Galerie

On pourrait croire que l’on est tout à fait dans la continuité d’un travail sur la nécessité de se souvenir. Mais il ne s’agit pas du tout de cela. Alors que les photos de Caron nous transmettaient une petite part d’émotion vécue « sur le moment même » au travers d’une forme très travaillée, les tableaux de Gronsky sont une mise en abîme du spectacle de la guerre. Le résultat est très esthétique, et n’est pas sans rappeler certaines compositions des Brueghel, comme le Massacre des innocents (cf ci-dessous).

innocents

Mais ce que Gronsky photographie, ce n’est pas la guerre, c’est sa reconstitution, interprétée par des hommes et des femmes qui s’amusent à jouer à la guerre. On se doute qu’ils ont appris leur chorégraphie par cœur, mais lorsqu’on prend le temps de regarder en détail les petits personnages de ces triptyques, on découvre une foule de détails et d’actions qui minent le caractère extérieurement sérieux de la reconstitution : hommes et femmes en costumes de soldats qui rient, consultent leur téléphone, se photographient sur le champ de bataille, d’autres hommes et femmes passant sur ce même champ de bataille en tirant une luge. Et cette scène de théâtre est cernée par les spectateurs de la reconstitution. On les voit en file bigarrée à l’arrière plan.

Reenact_02

© Alexander Gronsky, Courtesy Polka Galerie

Caron-Gronsky-04 Caron-Gronsky-05 Caron-Gronsky-06 Caron-Gronsky-07

Parfois, au premier plan, un badaud entre dans le champ, le smartphone dirigé vers le spectacle.

Caron-Gronsky-08

J’ai vu dans ces photographies une métaphore désabusée de notre rapport à l’actualité et au spectacle. De loin, l’événement a l’air imposant et inquiétant. On s’en approche, on sort notre smartphone pour le partager, pour en devenir témoin et, qui sait, avoir un instant de célébrité en l’envoyant à la TV. Puis on s’en désintéresse pour vaquer à nos occupations habituelles. Ou bien on s’en rapproche, pour se rendre compte qu’on en sait pas plus… car c’est une mise en scène !

Act / ReenAct est une expo à voir, avec deux distances photographiques qui se valent toutes les deux. J’ai été touchée au cœur par les images de Gilles Caron. On a pas besoin de s’en rapprocher, il arrive à une forme d’épure qui raconte tout d’un coup. Les tableaux photographiques d’Alexander Gronsky m’ont incitée à réfléchir sur l’image, il faut s’en rapprocher pour saisir le détail. Qui parfois tue.

 

Act / ReenAct : Gilles Caron et Alexander Gronsky
Jusqu’au 29 octobre 2014
Polka Galerie : Cour de Venise – 12, rue Saint-Gilles, 75003 Paris

Pour voir davantage de photographies de Gilles Caron :
Expo Le conflit intérieur
jusqu’au 2 novembre 2014
Château de Tours
25 avenue André Malraux
37000 Tour

Les commentaires sont fermés.