, écrit par dans la catégorie Critiques d'expos.

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A la rétrospective Bill Viola au Grand Palais, j’ai vu un grand nombre d’œuvres à la fois fortes, belles ET faciles d’accès. J’insiste sur la présence de ces trois composantes car je pense que c’est là une description d’un travail artistique réussi.

Je vais vous parler aujourd’hui d’une de ces œuvres en particulier, Heaven and earth, car elle m’a particulièrement marquée.

Je me servirai également de cette analyse pour remettre en question l’idée fréquemment répandue comme quoi une œuvre d’art serait nécessairement un coffre-fort dont il faudrait que nous ayons le code. En effet, pour un grand nombre de personnes peu familières des musées et expositions d’art contemporain, celui-ci est réputé obscur : on craint d’aller voir des œuvres et de n’y « rien comprendre » parce qu’on ne possède pas les clés. On s’empêtre alors dans des textes de présentation plus ou moins clairs d’auteurs ou de critiques, puis on regarde l’œuvre, perplexe, pour finalement sans aller, frustré.

Ce pourquoi j’aime les arts plastiques ou les arts que l’on dit visuels, c’est justement parce qu’ils viennent à nous par la forme, la sensation, la matière, l’espace, la couleur, le son, le temps. Ces éléments constituent un langage et c’est par lui que les intentions de l’artiste prennent corps. Ce travail est particulièrement intéressant et évocateur chez Bill Viola et notamment dans l’installation vidéo Heaven and Earth de 1992.

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Cette installation vidéo prend la forme de deux écrans cathodiques positionnés l’un en face et au-dessus de l’autre. La surface de l’écran du bas est facilement visible par les spectateurs s’ils s’approchent, car située à 1 m 50 à peu près du sol, ce qui leur permet de baisser les yeux et de voir l’image qu’il diffuse : celle de la tête d’un nouveau né, les yeux fermés et la bouche légèrement ouverte, vidéo qui est diffusée au ralenti.

Bill Viola définit son travail comme l’action de « sculpter du temps », et en effet, le temps de découverte de cette œuvre est très important pour l’appréciation de celle-ci. Bien sûr la vidéo du nouveau-né que l’on voit à la surface de l’écran est au ralenti, mais il ne s’agit pas que de ça. Le dispositif de Heaven and earth est ainsi fait que l’on a besoin de temps pour y entrer et tout simplement pour voir ce que l’artiste a mis en place :

Tout d’abord, il faut un certain temps pour « lire » cette image diffusée à l’horizontale sur l’écran du bas. Et pendant que l’on reconnaît progressivement les joues rondes, les yeux fermés et la bouche ouverte d’un nouveau-né, on peut voir, éclairées dans l’obscurité par la luminosité des écrans, la bouche des spectateurs dont le visage s’approche, comme le nôtre, de l’entre-deux écrans. L’expérience laisse une sensation d’inconfort, et l’image ralentie et verdie du tube cathodique glace toutes les sensations de jeune vie que nous pourrions projeter sur ce visage de bébé.

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Une fois que l’on a bien décrypté la première image, se pose la question de la seconde, diffusée sur l’écran supérieur. Il est assez difficile de l’apercevoir si l’on reste debout normalement car le mince espace libre entre les deux écrans bloque la visibilité. Il faut se baisser un peu et regarder l’écran par en-dessous. Alors, on finit par distinguer la forme d’un autre visage, celui d’un homme âgé, allongé, les yeux fermés et la bouche également ouverte. On comprend qu’il s’agit d’un vieillard sur un lit, mort, agonisant, ou tout simplement endormi ? On ne peut pas vraiment savoir.

J’ouvre une parenthèse, car à côté de moi, j’entends soudain le murmure de protestation d’une spectatrice : « C’est dur, quand même ! ». Qu’est-ce qui est dur : montrer le visage de la mort si près de celui de la vie, oser accoler le début et la fin et laisser de côté la durée qui les a séparés ? L’artiste ne peut toujours être cantonné au rôle d’amuseur public ou de celui qui enjolive la vie. Parler de la vie et de la mort, c’est-à-dire de problématiques qui appartiennent à tout le monde, en utilisant des moyens contemporains est justement le rôle de l’artiste.

Je referme la parenthèse, et pendant que je regarde les morceaux de visages de mes voisins de visite se découper en clair-obscur entre les deux écrans, je me demande pour quelle raison l’artiste ne nous permet pas de voir facilement le visage du vieillard : la fin de la vie serait-elle le point aveugle de notre vie ?

Juste avant de partir, et alors que je change d’angle de vue sur les écrans, je vois enfin le reflet du visage du vieillard à la surface brillante de l’écran cathodique inférieur. Les deux images se superposent avec une lisibilité parfaite : le nouveau-né et l’homme en fin de vie, deux bouches entre-ouvertes, deux corps allongés. L’un contenu dans l’autre, comme une promesse.

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Oui, cette œuvre est bien dure ! Mais quelle finesse dans la mise en forme !

L’installation Heaven and earth de Bill Viola est une œuvre réussie car elle utilise tout le langage plastique, et uniquement le langue plastique pour exprimer des idées universelles, mais surtout pour nous faire ressentir progressivement les choses. Car dire de but en blanc : « toute vie contient la mort en germe » fait beaucoup moins d’effet que de découvrir pas à pas ce que nous savons déjà mais préférons occulter de nos consciences. Ce langage plastique est celui de la sculpture et de la vidéo, rien de plus, pas de texte ni de grande explication : Bill Viola met en place un dispositif qui nous amène à une expérience sensorielle qui marque la conscience.

Longtemps.

 

 

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