Sadie’s dance

D. Delquié

« Sadie’s est une abréviation pour Sadie Hawkins Dance. Sadie Hawkins était un personnage de bande dessinée américaine des années 1950. Pour lui rendre hommage, les lycées organisent chaque année un bal où, exceptionnellement, ce sont les filles qui invitent les garçons. Parce que s’il y a une tradition qui a la vie dure, c’est bien le rituel du bal du lycée. Lorsque les filles attendent patiemment que les garçons les invitent à danser.

En 2020, l’idée de renverser la tendance et de permettre aux filles de choisir leur cavalier est tout à fait d’actualité. C’est drôle et touchant à la fois. Surtout lors de la première année de lycée (l’équivalent de la 3ème en France). Cette année où les filles ont grandi plus vite que les garçons, qui les rattraperont, mais plus tard. Cette année où les filles paraissent plus matures et plus âgées, plus en contrôle de leur image. Cette année où les garçons ne savent pas trop comment gérer cette activité autour d’eux et se réfugient avec leurs amis, loin de cette énergie qui les déborde.

Pour ce bal, les filles ont passé plusieurs jours à penser à leur tenue, des heures à se préparer. Les garçons ont juste enfilé un pull sur une chemise et Maman a fait le nœud de cravate. Le contraste est frappant.

Ce jour-là, il gelait dehors, les filles ont fini par regretter d’avoir cédé aux dictats de la mode qui les obligeaient à être si peu couvertes alors que les garçons n’allaient pas souffrir du froid.

Avant le départ pour le bal, les jeunes gens se rassemblent pour une séance photo avec les parents, dont moi. Je suis venue pour ma fille. J’ai pris mon appareil photo pour immortaliser ce moment dans sa vie de lycéenne. Tout ce rituel est nouveau pour elle comme pour moi. Et nous ne l’avons pas vécu de la même façon. Elle a vécu un moment heureux avec ses ami(e)s, j’ai vu une version miniaturisée de la société américaine de Virginie du Nord. J’ai vu son avenir dans cette communauté. Où les jeunes filles se préparent à être des épouses parfaites en toutes circonstances et où les jeunes hommes privilégiés n’ont aucun effort à faire puisque leur avenir est déjà assuré. Un monde étriqué, un avenir superficiel où tout est bien brillant et bien rangé.

J’ai fait les portraits qu’on me demandait. Sourires sur commande, poses figées. Ces jeunes gens savent gérer leur image. J’ai voulu aller au-delà de cette évidence. Je leur ai donné leurs souvenirs artificiels et j’ai continué à les observer. Je me suis intéressée à ce qui se passait en coulisse, entre deux séances photo, quand les sourires s’effacent, que la pression retombe et qu’on doit réajuster sa robe ou vérifier que le mascara n’a pas coulé.

Je vois grandir ma fille dans ce milieu dans lequel je n’ai pas grandi et surtout que je ne comprends pas. Je voudrais lui dire qu’elle a bien le temps avant d’entrer dans ce monde d’adultes auquel elle est impatiente d’appartenir ; que ce monde-là est trop petit pour elle. Ces garçons-là vont rester des gamins privilégiés toute leur vie et ses amies n’auront pas d’autre préoccupation que ce qu’on pense d’elles. Je le sais, je connais leurs parents.

“Mom, stop taking pictures all the time. You are embarrassing me”

Je lui parlerai plus tard. » Delphine Delquié

Cette série a été réalisée par Delphine Delquié au cours de sa formation « suivi de projet artistique » organisée à distance.