, écrit par dans la catégorie Critiques d'expos.

Photo de l'affiche de l'exposition Mapplethorpe Rodin

Le musée Rodin à Paris confronte actuellement la photographie et la sculpture à travers l’œuvre de Robert Mapplethorpe et d’Auguste Rodin. L’exposition Mapplethorpe Rodin rassemble 50 sculptures de Rodin et 102 photographies dans une scénographie efficace et élégante qui facilite leur mise en relation.

Vue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

J’appréciais le travail de Rodin, que je connaissais déjà via de nombreuses visites au musée de la rue de Varenne. Cependant, si je suis allée voir cette exposition, c’est avant tout pour découvrir « en vrai » celui de Robert Mapplethorpe. Je n’avais vu jusqu’alors que des reproductions dans des livres, et je voulais en savoir plus, attirée également par la lecture du magnifique « Just Kids » de Patti Smith, qui relate l’histoire de leur relation de toute une vie.

Venue pour Mapplethorpe, cette exposition-confrontation de deux artistes m’a d’abord perturbée. J’ai eu besoin de faire deux fois le tour de l’exposition, la première fois pour entrer dans le travail photographique de Mapplethorpe, la seconde pour tenter de comprendre ce que la confrontation entre les deux artistes pouvait m’apporter. Autrement dit, pour entrer dans le travail des trois commissaires de l’exposition.

Vue de l'exposition Mapplethorpe Rodin
Je n’ai pas été déçue de rencontrer les vrais tirages de Mapplethorpe et, pour qui aura raté sa rétrospective au Grand Palais, cette exposition est une belle entrée en matière, mais aussi en lumière et en noir et blanc. A une époque ou l’hyper contraste est de mise en noir et blanc et où l’art du studio suppose des clairs-obscurs à en faire pâlir d’envie le Caravage, il est bon et beau de contempler le noir et blanc de Mapplethorpe : équilibré, suave, jamais tape-à-l’œil.

Vue de l'exposition Mapplethorpe RodinVue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

J’ai particulièrement apprécié sa manière directe sans être vulgaire de photographier avec le même désir et la même exigence de beauté un minuscule chaton blotti contre le bras d’un canapé, des pénis imposants et des fleurs grandes ouvertes.

Vue de l'exposition Mapplethorpe RodinVue de l'exposition Mapplethorpe RodinVue de l'exposition Mapplethorpe RodinVue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

Attention, nous dit-on :  » Certaines œuvres exposées sont susceptibles de heurter la sensibilité des visiteurs, particulièrement du jeune public. » Nous voilà avertis ! En effet, je dois bien avouer que certaines photographies de fleurs m’ont vue rougir et détourner les yeux, puis revenir subrepticement les admirer à en frémir, comme devant un spectacle interdit.

Vue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

Le Lys Calla (cf ci-dessus), une photographie de 1988 présentée à l’entrée, a particulièrement retenu mon attention pour sa grande beauté formelle et par son élégante métaphore sexuelle. Mapplethorpe utilise avec maestria tout le vocabulaire de la photographie (lumière, contraste, rendu de la matière, équilibre des formes, cadrage et composition) pour tendre ses prises de vue d’une force vitale et sexuelle, qui est parfaitement tangible sans pour autant verser dans l’obscène.
En voyant de telles fleurs, on ne peut qu’avoir envie de vivre à l’extrême, et c’est ce que je trouve remarquable dans ce travail.
Bien sûr, il y a aussi de très beaux nus, et des organes sexuels majestueux, bien sûr… et des sculptures de Rodin, je les avais presque oubliées !

Vue de l'exposition Mapplethorpe RodinVue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

Pourtant, la scénographie de l’exposition et son découpage en 7 thématiques communes aux deux artistes font tout pour nous amener à regarder sculptures et photographies avec les mêmes yeux. Et de ce point de vue, la scénographie de l’exposition est une vraie réussite. Des angles de vue privilégiés sont aménagés pour que l’on voit ensemble certaines pièces, et que l’on ne manque pas de remarquer les ressemblances et d’apprécier le bien-fondé des dénominateurs communs qui nous sont signalés : le noir et blanc / l’ombre et la lumière, la matière et l’abstraction, le mouvement et la tension, le drapé, le goût du détail, etc. Dans l’espace de l’exposition, les deux univers dialoguent à merveille et l’on passe sans heurt du monde photographique en 2 dimensions au volume des sculptures.

Vue de l'exposition Mapplethorpe RodinVue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

 

Vue de l'exposition Mapplethorpe RodinVue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

Les deux personnalités sont respectées, l’œuvre de Mapplethorpe ne sort pas amoindrie de la confrontation. Dans la dernière partie de l’exposition même, la clarté et la lisibilité graphique des photographies en noir et blanc dépasse celle des petites pièces blanches de Rodin. Pour ce qui est de l’issue de cette confrontation, on comprend aisément que l’un et l’autre ont été fascinés par le corps, par sa jouissance, et par la lumière qui les sculpte, entre autres.

Vue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

Cette exposition a une grande valeur didactique et s’adresse facilement aussi au grand public car elle explique avec des mots simples, rassemble les arts et ouvre les horizons. J’ai eu le sentiment d’une bonne volonté manifeste de la part des organisateurs, soucieux de toucher le plus grand nombre sans heurter les sensibilités des visiteurs, notamment en matière d’image de sexualité. Encore ne faudrait-il pas trop chercher à déminer la composante provocante et excessive de ces deux artistes que je me permets de qualifier de jouisseurs, au risque de leur ôter ce qui fait justement leur force.

Vue de l'exposition Mapplethorpe Rodin

Personnellement, si je trouve que l’exposition était visuellement très agréable à regarder et que je la conseille volontiers à celles et ceux qui souhaitent découvrir autrement ces deux grands artistes, je reste imperméable au rapprochement proposé par les commissaires. Car je n’en suis pas ressortie avec quelque chose de plus, ou quelque chose de nouveau, dans mon appréciation de Rodin ou de Mapplethorpe. S’il s’agit de ressentir à quel point sculpture et photographie sont proches et les artistes préoccupés des mêmes thématiques, c’est une réussite. S’il s’agit de tisser des liens qui nous font ressentir quelque chose d’autre, qui n’est ni l’un et ni l’autre, je préfère de loin relire le sonnet Correspondances écrit par Charles Baudelaire dans Les fleurs du mal.

Mais voilà encore que je vous parle de fleurs !

 

Exposition Mapplethorpe Rodin
jusqu’au 21 septembre 2014
Musée Rodin : 79 rue de Varenne, 75007 Paris
Ouvert tous les jours sauf le lundi

Correspondances

La Nature est un temple où de vivants piliers
Laissent parfois sortir de confuses paroles ;
L’homme y passe à travers des forêts de symboles
Qui l’observent avec des regards familiers.
Comme de longs échos qui de loin se confondent
Dans une ténébreuse et profonde unité,
Vaste comme la nuit et comme la clarté,
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.
Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
— Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,
Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens.

Charles Baudelaire, in Les fleurs du mal.

Les commentaires sont fermés.