Photographie en noir et blanc des manifestations du mouvement Black Lives Matter, en protestation contre les violences policières à l’encontre des Noirs. (Washington, 2020).

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L’école du regard à l’heure américaine : dernier jour.

Pour clôturer cette série de publications de photographies américaines et attendre le résultat des élections présidentielles, je vous propose de découvrir aujourd’hui les deux derniers chapitres de la série Marchons !, réalisée par ma stagiaire Delphine Delquié au cours du mandat de Donald Trump : La Marche pour la Vie et Black Lives Matter.

Ces deux manifestations défendent toutes les deux la vie, avec cependant chacune une conception bien différente :

La Marche pour la Vie défend le droit à la vie des enfants à naître, et donc combat le droit à l’avortement tout en défendant le droit de porter une arme.

Le mouvement Black Lives Matter défend le droit à rester en vie des citoyens Noirs Américains, et donc combat les violences policières qui ont notamment causé la mort de Georges Floyd le 25 mai 2020 à Minneapolis.

Face à ce contraste d’opinions et de projets éthiques et politiques, comment la photographe s’est-elle positionnée ? Est-ce la fin de la série Marchons ! ?

Vous en saurez plus en lisant l’interview ci-dessous et en regardant les photographies de Delphine. C’est ici :

- Marchons ! Chapitre 3 : La Marche pour la Vie

- Marchons ! Chapitre 4 : Black Lives Matter

Avant de vous laisser, je voudrais remercier chaleureusement Delphine pour son énergie, sa motivation et son travail durant la formation, pour ses belles photographies et pour le temps passé à préparer avec moi ce feuilleton américain. Je ne peux que lui souhaiter de continuer à faire vivre sa passion pour les gens et pour la photographie.

That’s all folks !

Savine Dosda

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Interview réalisée le 3 novembre 2020

Savine Dosda : Delphine, nous publions aujourd’hui les photographies de deux manifestations très différentes : la Marche pour la Vie et les manifestations issues du mouvement Black Lives Matter. Vous nous avez expliqué au début de ces entretiens que vous aimiez les mouvements de foule et les personnes qui défendent leurs droits et leur différence. Comment vous êtes-vous sentie au milieu des manifestants anti-avortement de la Marche pour la Vie ? Est-ce que cette manifestation-là a déclenché chez vous une autre manière de photographier ? Etait-ce plus simple ou plus difficile ?

Delphine Delquié : Aller photographier la Marche pour la Vie a été comme un défi que je me suis lancé, une sorte de test pour mettre en pratique mes acquis en photographie et confronter une foule qui scande des messages qui ne sont pas les miens. Je n’étais vraiment pas à l’aise en arrivant et j’ai décidé de rester sur le côté.

Oui, j’ai photographié différemment. Tout d’abord, je suis montée sur un muret pour avoir une vue plus globale, ce que je ne fais jamais. D’habitude je me mêle aux manifestants ou je suis à leur hauteur. Mais je ne voulais pas qu’on pense que « j’étais avec eux ». Et surtout, ce que je ne fais jamais non plus, je suis restée l’œil collé à mon appareil photo. J’ai suivi la manifestation à travers mon objectif et je déclenchais quand je trouvais ce que je cherchais. J’ai commencé au 200 mm pour rester à distance.

C’était difficile au début mais c’est devenu plus simple très rapidement. Petit à petit je me suis détendue, j’ai croisé des regards sympathiques, des visages souriants, des manifestants qui prenaient la pose en me voyant… Et ce jeune homme marchant d’un pas décidé, tapant du poing dans sa main et disant à ses amis « Allez, on y a, on va casser du Démocrate » qui a croisé mon regard et qui a dit « Oh, non pas vous, Madame, désolé ». Alors je suis descendue de mon piédestal et je me suis rapprochée, plus en confiance, j’ai utilisé mon 24mm.

Cette ambiance bon enfant ne minimise en rien la violence de leur message, elle l’enrobe de chants religieux pour mieux le faire passer. Les slogans étaient parfois agressifs, les images sur les grands écrans étaient choquantes, malgré la présence de nombreux enfants. C’est toute la complexité de ce mouvement que j’ai voulu retranscrire dans mes photos.

S. D. : Comment vous réussissez à concilier le rôle d’un photoreporter – qui ne photographie pas toujours seulement ce avec quoi il est en accord à titre personnel – avec votre grande empathie pour les mouvements des femmes et des gays ?

D. D. : Le droit de manifester est un droit pour tous. C’est le premier amendement de la Constitution : The Freedom of Speech. Laisser s’exprimer toutes les voix est une chance que certains citoyens dans le monde n’ont pas. J’ai de l’empathie pour le mouvement des femmes, le mouvement LGBTQ, pour Black Lives Matter, je leur apporte mon soutien. Je ne partage pas les opinions de la Marche pour la Vie mais je soutiens leur droit à manifester. Quand on dit que c’est un droit pour tous, il faut que ce soit vraiment pour tout le monde. Chacun doit pouvoir exprimer son opinion.

Cela dit, mon absence d’empathie pour ce mouvement m’a permis d’aller au fond du sujet et de n’avoir aucune hésitation à montrer le côté sombre de cette manifestation. Je me sentais plus combative et prête à répondre à des attaques qui n’ont pas eu lieu.

S. D. : Avez-vous eu la tentation de minorer par l’image les opinions de ces personnes ?

D. D. : Non, absolument pas, au contraire, j’ai voulu mettre à jour le contraste frappant entre les visages jeunes et souriants dans une ambiance festive et les visages plus sombres, cachés derrière les lunettes noires et les masques… J’ai mis l’accent sur la présence religieuse massive, sur le message politique assez clair quant à l’usage des armes et le côté manipulateur des esprits plus jeunes.

S. D. : En un tout autre point du champ des idées politiques et des revendications sociales, vous avez également photographié le mouvement des Black Lives Matter, qui a été scruté et immortalisé de toutes les manières possibles par la presse internationale. Par ailleurs, le port du masque étant devenu la norme à ce moment-là de l’année, vous avez été confrontée à des sujets masqués et donc a priori moins expressifs. Comment avez-vous fait pour formaliser un regard personnel dans ce contexte ?

D. D. : Je pense que le port du masque ne rend pas les visages moins expressifs, tout est concentré dans le regard. J’ai l’impression d’avoir croisé des regards plus intenses au cours de ces dernières manifestations qu’avant. J’ai aussi choisi de porter plus d’attention aux slogans cette fois-ci et de me mêler à la foule ; d’avoir une vision plus globale du groupe. Donc avec la distance, on ne voit plus les masques, ils font partie du paysage. J’ai remonté les manifestations à contre-courant pour faire face aux manifestants en mouvement, ce sont les corps entiers qui deviennent expressifs.

Ce masque est devenu un outil très pratique, les manifestants peuvent plus facilement cacher leurs identités, surtout lors de mouvements contestataires comme celui-ci où la rumeur disait que publier des photos de manifestants était un cadeau pour les services secrets, car ils n’avaient plus qu’à se servir.

S. D. : En prenant du recul par rapport aux quatre chapitres de votre série « Marchons ! » pourriez-vous tenter de nous dire ce que cet ensemble évoque pour vous ? Si vous deviez lui apposer un sous-titre, quel serait-il ? Comment pourriez-vous exprimer en quelques mots ce que vous avez réalisé ?

D. D. : Ces quatre séries représentent pour moi les quatre années qui viennent de s’écouler. Ces quatre années de Présidence qui ont divisé le pays et qui ont provoqué plus de mouvements sociaux que pendant les 8 années précédentes. Les quatre séries que j’ai choisies sont juste un échantillon – comparé aux centaines de mouvements sociaux qui ont marqué le pays récemment – assez représentatif de l’ambiance qui a régné pendant 4 ans. Tout a commencé avec la Marche des Femmes en janvier 2017 et s’est terminé avec Black Lives Matter. Ce soir ou dans les jours qui viennent nous saurons si nous redescendrons bientôt dans la rue.

Si je devais donner un sous-titre je dirais quelque chose comme « 4 ans, 4 séries. Un hommage à ceux et celles qui marchent pour faire entendre leurs voix ».

La photographie est un moyen pour moi d’exprimer ce que je ressens, et ces photos de faire partager aux lecteurs un peu de ma nouvelle vie dans mon pays d’adoption. J’ai trouvé un sens à notre vie tranquille de banlieue en m’investissant dans la vie politique de Washington, à 20 minutes de mon domicile. Je veux partager l’ambiance dans les rues de la capitale, sans cesse agitée par des mouvements de protestation. Mon appareil photo est un moyen pour moi de décrire l’histoire telle que je la vois, avec empathie ou détachement, avec sympathie ou avec colère, de près ou de loin. Quand j’assiste à une manifestation, je donne vraiment tout ce que j’ai. Je suis concentrée, et j’utilise tous les moyens disponibles pour faire de belles images et vous raconter une histoire.

S. D. : Pensez-vous continuer à photographier des manifestants ?

D. D. : Oui, et d’ailleurs j’y vais maintenant. Aujourd’hui est le dernier jour des élections présidentielles, les résultats partiels devraient être publiés ce soir et je ne vais pas laisser passer ma chance de pouvoir vivre cette émotion avec tous ceux qui seront dans la rue ce soir, à quelques centaines de mètres de la Maison Blanche, pour fêter un nouveau Président, qui sait… ?

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