, écrit par dans la catégorie Critiques d'expos.

 

Oscar-MunozProtographies48

L’exposition au Jeu de Paume de l’artiste colombien Oscar Muñoz, Protographies, est un événement à ne pas manquer. J’y ai découvert un travail artistique très cohérent et très fort, à la fois conceptuel, sensible et plastique. Il est également impressionnant de voir la grande cohérence de sens et de forme des œuvres d’Oscar Muñoz, qu’il travaille le fusain, la gravure, la vidéo, l’installation ou la sculpture.

Oscar-MunozProtographies01 Oscar-MunozProtographies67 Oscar-MunozProtographies59 Oscar-MunozProtographies35 Oscar-MunozProtographies65 Oscar-MunozProtographies66

Pour celles et ceux qui se sentiraient moins à l’aise avec ce genre de travail qu’avec une exposition de photographies de reportage, par exemple, il est à noter que l’exposition est très bien faite : la scénographie et les informations sur les cartels sont claires et exprimées simplement, ce qui rend la démarche de l’artiste très accessible.
Le nom de l’exposition « Protographies » est un néologisme qui évoque, nous dit-on, « l’opposé de la photographie, le moment antérieur ou postérieur à l’instant où l’image est fixée pour toujours ». En fait, une fois devant les œuvres, on comprend aisément que ce qui intéresse Oscar Muñoz, c’est plus la capacité que la photographie a d’enregistrer le souvenir, que le sujet de cette photographie. Protographies se réfère donc pour moi à l’utilisation de la photographie pour ce qu’elle a de caractéristique (son rapport au temps, au vivant), avant même de penser à ce qu’elle enregistre ou à ce qu’elle montre.
On verra donc bien des visages, et des photographies, mais ce sont pour la plupart des auto-portraits, ou des photos d’anonymes faites par des anonymes et récupérées par l’artiste auprès de photographes de rue, ou dans les rubriques nécrologiques.

Dans le groupe ci-dessous, intitulé Narcisses secs, on voit la trace de 9 visages dont l’image a été créée par le dépot de poussière de charbon sur du papier à l’origine immergé dans de l’eau.

Oscar-MunozProtographies74

L’important ici n’est pas de reconnaître ce visage, mais de ressentir sa dégradation, sa fragilité, métaphore de l’état du souvenir que l’on pourrait avoir de cette personne.

Le travail artistique d’Oscar Muñoz nous parle donc du temps : celui enregistré par la photographie, celui qui passe, qui fuit même comme de l’eau au creux d’une main (cf ci-dessous 3 photogrammes tirés de la vidéo Ligne du destin).

Oscar-MunozProtographies99Oscar-MunozProtographies100 Oscar-MunozProtographies101

Le premier travail que j’ai particulièrement apprécié s’intitule Biographies. C’est un ensemble de trois vidéos projetées sur des écrans de bois posés au sol, et dans lesquels se trouve une bonde d’évacuation d’eau, semblable à celle des douches.

Oscar-MunozProtographies91

Il y a quelque chose de très fort dans ce travail, qui frise la morbidité sans jamais y tomber car l’image est belle et fascinante. Dans chacune des projections, on voit le visage d’un disparu tiré d’une rubrique nécrologique colombienne disparaître et se déformer progressivement au fur et à mesure que l’eau contenue dans la cuve se vide par la bonde centrale. L’installation est également sonore, et l’on entend l’eau s’écouler. A la fin, la masse de poussière de charbon qui forme les valeurs du visage n’est plus qu’une tâche d’encre, sombre test de Rorschach, au fond du récipient.

Oscar-MunozProtographies89Oscar-MunozProtographies87 Oscar-MunozProtographies86

Puis, le temps de la vidéo s’inverse et l’on voit l’image réapparaître et se reformer sous nos yeux, dans une incessante apparition/disparition.

L’installation Biographies évoque la mort bien sûr, avec cette ressemblance de l’objet avec une table de d’autopsie, mais également l’oubli, dans un contexte social colombien ou le verbe « disparaître » a une connotation clairement politique et où chaque acte de violence, rapporté dans les informations, est rapidement remplacé par un nouveau, plus récent.
Au travers de toutes ces disparitions qui sont autant de métaphores de la mort, l’artiste réaffirme malgré tout fermement la nécessité de se souvenir.

Le second travail que j’ai particulièrement aimé est la vidéo de 2009 intitulée Fondu au blanc.

Oscar-MunozProtographies45

Dans cette œuvre autobiographique, l’artiste nous invite à un tête-à-tête intimiste avec son père. Assis face au personnage dans une minuscule pièce ne permettant pas plus que deux spectateurs, nous regardons un vieil homme nous regarder, et parfois s’assoupir. La lumière est forte, le décor tout blanc.

Oscar-MunozProtographies51

Une photographie de femme, on devine qu’il s’agit de la mère de l’artiste, est accrochée au mur, et le cadre qui la protège reflète également la lumière.

Oscar-MunozProtographies48 Oscar-MunozProtographies47

Le face-à-face est silencieux, le regard posé sur nous est doux, une simple présence. La durée de la vidéo d’Oscar Muñoz (7 minutes à peu près) nous permet de tisser un lien d’attention avec ce personnage silencieux. On le couve des yeux, on écoute sa respiration sifflante, on s’inquiète quand il donne l’air de s’étouffer, et on sursaute quand son visage disparaît derrière un voile blanc.

Pendant un certain temps.
Suffisamment long pour que l’on s’inquiète.

Quand on ne s’y attend pas, il réapparaît. Et le contact silencieux peut reprendre, jusqu’à la prochaine interruption.

Moins spectaculaire que les installations précédemment citées, Fondu au blanc est un travail à la fois subtile et brutalement touchant, si l’on veut bien prendre le temps d’y entrer.

En bref : allez voir cette exposition !

Oscar Muñoz, Protographies
Jusqu’au 21 septembre
Jeu de Paume Paris
1 place de la Concorde
75008 Paris

Les commentaires sont fermés.