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L’école du regard à l’heure américaine, avant-dernier jour.

Après vous avoir présenté les deux premiers chapitres de la série Marchons ! de Delphine Delquié, j’avais envie ce soir de vous proposer un bref passage de l’extérieur à l’intérieur.

Alors que les femmes et les hommes de la Women’s March ou de la Marche des Fiertés manifestent dans l’espace public leur volonté d’exister et de compter dans le pays, il est intéressant de se demander comment l’égalité ou la liberté d’être soi se pratique à l’intérieur, dans la famille et à l’école.

La série Sadie’s dance, de Delphine, est à ce titre exemplaire. D’abord parce qu’elle nous parle de la pratique éponyme qui consiste à permettre aux filles d’inviter les garçons au cours de cette institution américaine qu’est le bal du lycée. Ensuite, parce que la réalisation de cette série et le fait d’oser la publier constitue, dans le parcours de la photographe, un acte décisif.

Je n’en dis pas plus, et vous laisse découvrir Sadie’s dance, et les mots si touchants de l’auteure dans l’interview ci-dessous.

Bonne découverte et à bientôt pour le dernier volet de ces photographies américaines !

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Interview réalisée le 2 novembre 2020

Savine Dosda : Delphine, vous nous présentez aujourd’hui un série très personnelle, Sadie’s dance, qui met en scène votre fille dans le cadre de son premier bal du lycée. Est-ce que cela a été difficile pour vous d’avoir à jouer un double rôle : à la fois être la maman qui immortalise cet instant et la photographe qui a son propre point de vue critique sur l’événement ?

Delphine Delquié : C’est effectivement une série très personnelle. J’ai longtemps hésité avant d’accepter de la montrer. Tout aurait été plus simple si ma fille ne faisait pas partie du groupe et si je ne connaissais pas ces ados, mais je n’aurais pas eu l’occasion de prendre ces photos si elle n’avait pas fait partie de ce groupe justement … J’étais là pour faire des photos officielles en tant que maman et puis, ça été plus fort que moi, j’ai voulu montrer l’envers du décor, en tant que photographe. C’était compliqué de jouer les deux rôles, j’avais vraiment l’impression de trahir la confiance de ceux qui m’ont acceptée dans leur communauté.

J’ai d’abord monté une première série de cette soirée, un mélange de portraits posés et de photos plus candides. J’en ai fait un petit livre que j’ai offert à ma fille et elle l’a partagé avec ses amies. Il a été bien reçu. Mais il restait un groupe de photos que je ne n’avais pas montrées car elles auraient probablement été mal reçues : elles ne sont pas glamour ni ne correspondent à leurs critères de sélection. Pourtant, c’est ce que j’ai vu et ressenti ce soir-là. J’ai finalement décidé, après avoir hésité très longtemps, d’en faire une autre version. MA version.

S. D. : Comment avez-vous résolu ces questions finalement ?

D. D. : Finalement, il y a deux versions de cette soirée : j’ai retravaillé une première version officielle avec les photos posées, et j’ai monté une deuxième version, « backstage », celle que j’ai gardée pour moi et que je vous montre aujourd’hui.

Je l’ai aussi montrée à ma fille. Elle n’était pas très contente que j’aie profité de cette séance photo officielle pour voler des photos mais, finalement, elle a trouvé que c’était « cool ». Elle a reconnu ses amies comme elle les connait vraiment.

Avec l’accord de ma fille, j’avais franchi une première étape dans l’acceptation de ma version. Je me prépare à l’étape suivante, qui sera un retour positif ou négatif après la publication de la série. Je ne sais absolument pas à quoi m’attendre. Peut-être n’aurai-je plus le droit de prendre mon appareil photo avec moi la prochaine fois… ?

S. D. : Quelle est la différence, pour vous, entre une photographie d’auteur et un témoignage ? Quelles sont les références qui vous ont apporté un exemple ou un soutien dans cette voie ?

D. D. : Je pense qu’un photographe met une touche très personnelle à une photographie quand il est « auteur ». Il y met son cœur, il y met ses tripes et il s’expose aux regards des autres. Les photographies d’auteur exposent un choix personnel et ne correspondent pas aux critères de tout le monde. Le témoignage est neutre, il s’adresse à tout le monde. Il rapporte des faits. Le photographe n’y introduit pas une vision personnelle.

Il y a un livre qui me sert de référence et que j’ai longuement étudié, c’est celui de Robert Franck, Les Américains. Où justement ce qui aurait dû être un simple voyage à travers l’Amérique et témoignage de la société Américaine des années 1950 est devenu une série très critiquée et assez mal reçue parce que trop « réaliste ». Lorsque le livre a été publié en France, les lecteurs ont été vraiment surpris de découvrir une Amérique qu’ils ne connaissaient pas, loin des clichés parfaits qu’on avait l’habitude de leur montrer.

S. D. : Au cours de nos échanges, vous m’avez souvent fait part du contraste qui existe, aux États-Unis, entre ce qui est montré en surface et ce que les gens pensent vraiment, ou la réalité des faits. Est-ce pour vous quelque chose qui pèse sur votre photographie ?

D. D. : Oui, c’est compliqué. J’ai vraiment du mal à faire accepter ma vision personnelle de photographe. Je cède souvent aux exigences culturelles. Je fais les photos qu’on me demande, j’ai même suivi des cours pour comprendre ce qu’on attendait de moi. Mais ce n’est absolument pas ce que j’aime faire. Je veux du mouvement, des éclats de rire, des émotions sincères… et lorsque je formule mes attentes, je me retrouve souvent face à un refus. On me réclame des photos figées, souvent retravaillées, pas du tout conformes à la réalité. Je n’ai pas connu cette attitude lorsque je vivais en France. Je voudrais vraiment pouvoir m’exprimer et montrer mon travail, c’est assez frustrant.

S. D. : Quel a été l’apport de L’école du regard dans la mise au point de cette série ?

D. D. : Je ne remercierai jamais assez Savine de m’avoir poussée dans mes retranchements et de m’avoir aidée à monter cette série, la version non-officielle. Elle m’a aidée dans le choix des photos, d’abord, puis nous avons travaillé les associations d’idées et l’ordre de présentation pour alterner les moments d’énergie et les moments plus calmes. Savine m’a fait sortir de ma zone de confort en me poussant à assumer mes choix. Et à accepter les conséquences de ces choix.

S. D. : 8 mois après ces prises de vue, quel est votre regard sur cette série d’auteur ? Regrettez-vous d’avoir « laissé traîner votre œil critique » même dans cette circonstance familiale ?

D. D. : Je ne le regrette absolument pas. Ma fille m’a même remerciée de l’avoir fait. On ne pouvait pas prévoir ce qui allait se passer un mois plus tard avec le confinement mais il se trouve que ces photos font référence au « temps d’avant » et ma fille les regarde avec nostalgie. C’est un témoignage irremplaçable de ses années d’adolescente.

Je suis contente d’avoir insisté pour prendre mon appareil photo avec moi ce soir-là. Je suis contente d’avoir « volé » des photos entre deux portraits posés, parce que c’est exactement de ça dont ma fille se souvient : les rires aux éclats, les moments de partage avec ses amies, leurs émotions, leur joie d’être ensemble. Elle sait bien que les portraits posés sont des souvenirs fabriqués et que ce n’est pas le reflet de la réalité. Il a fallu une pandémie pour qu’elle s’en rende compte. J’espère que ses amies et leur entourage sont arrivés à la même conclusion.

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