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Les photographies de William Eggleston font partie de mon musée intérieur de photographe, c’est-à-dire de celles qui m’ont toujours accompagnée, plus comme des présences inspirantes que comme de réels objets d’analyse.

Dans ce musée imaginaire, il y a en particulier un petit garçon au chandail rouge, posant alors que l’orage gronde, et quelques plafonds à la couleur intense (cf ci-dessous copie d’écran du site Internet de William Eggleston et la photographie Sans titre, ca 1970 (c) William Eggleston, Courtesy Eggleston artistic trust).

C’est donc avec un grand plaisir et de grandes attentes que je suis allée visiter l’exposition From Black and White to Color que lui consacre actuellement la Fondation HCB.

Eggleston06Sans titre, ca 1970 (c) William Eggleston_Courtesy Eggleston artistic trust

L’exposition présente une centaine de photographies noir et blanc et couleur de ce photographe américain né en 1939 à Memphis, qui sont exposées sur deux étages. Les différentes photographies de William Eggleston sont montrées en même temps, et l’on peut apprécier comment son approche se différencie progressivement.

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Dans la première salle, on découvre toute une série de tirages noir et blanc particulièrement doux et équilibrés (certains sont d’époque, et les retirages de toute beauté sont de Jean-Pierre Bauduin) par lesquels on comprend assez rapidement ce qui intéresse le photographe : les formes géométriques simples issues des élements de son décor quotidien (plafonds, ventilateurs, lustres, mais aussi halls d’hôtel, rues envahies de signalétique publicitaire, intérieurs de cafés et de restaurants diners).

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Sans titre, 1960-1965 (c) William Eggleston_Courtesy Eggleston artistic trust

Sans titre, 1960-1965 (c) William Eggleston_Courtesy Eggleston artistic trust

Dans ces lieux de la vie de tous les jours, les présences humaines se fondent, imbriquées dans le graphisme du décor. Elles rappellent les personnages du peintre Edward Hopper : pas vraiment reconnaissables, de dos ou étrangement absorbées par leurs pensées. Deux très belles photographies de cette salle sont remarquables, de ce point de vue. La première montre une jeune femme élégante debout dans un décor de bureau qui est extrèmement structuré de lignes géométriques. Elle raccroche le combiné d’un téléphone d’un geste très professionnel. On devine qu’elle est la secrétaire de l’entreprise. Le dessin de sa robe rejoint celui du décor, et l’ensemble nous donne l’impression qu’elle est parfaitement intégrée à son  intérieur. Comme un meuble.

La seconde est le portrait de l’employée d’un magasin qui vend visiblement des ampoules pour la décoration. Ce n’est pas à proprement parler un portrait de cette femme, mais plutôt celui du magasin : l’arrière-plan de la photographie est intégralement occupé par les différents modèles d’ampoules allumées et vissées sur le mur. Le tout petit visage de l’employée à l’expression quelque peu sceptique est cerné par 4 lignes blanches qui créent un trapèze autour de lui. Le décor commercial et l’humain sont mis sur le même plan.

Le photographe utilise dans ces images toute la force du noir et blanc, qui est propice pour mettre en valeur la ligne et la forme.

Même s’il y a également des photographies en couleur dans la salle du premier étage, j’ai trouvé que l’approche couleur de William Eggleston prenait toute sa force et son sens dans les tirages exposés à l’étage suivant.

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Les clichés imprimés grâce à la technique d’imprimerie commerciale du Dye Transfer témoignent d’une véritable plongée du photographe dans l’expression par la couleur. Même s’il est toujours intéressé par le quotidien, le détail, l’objet commercial, ses compositions accentuent moins la forme, la ligne géométrique et utilisent toute la puissance d’évocation des teintes, des harmonies colorées et de la lumière. Les images présentées dans la deuxième salle sont à la limite de l’abstraction picturale, avec des formes adoucies par une lumière poudreuse, qui estompe très légèrement les contours et creuse la profondeur de l’image. Ce qui confère aux scènes photographiées par Eggleston un grand pouvoir évocateur et narratif.

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On a toujours l’impression que l’instant a été saisi par le photographe juste avant qu’il ne se passe quelque chose. William Eggleston répond d’ailleurs à la question de Walter Hopps sur le sens de ses photographies, par cette phrase* : « Je pense que mes photographies sont les éléments du roman que je suis en train de faire. »

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Alors que nous vivons à une époque dans laquelle il peut sembler complètement dépassé de composer sa photographie différemment, et à la prise de vue, en fonction de son rendu couleur ou noir et blanc, je trouve que cette exposition est particulièrement intéressante et instructive. En effet, on y comprend, avec subtilité et par l’image, à quel point faire de la couleur ou faire du noir et blanc représente une vraie différence.

Je conseille cette exposition d’un point de vue pédagogique pour cette raison, mais bien sûr, n’y allez pas que pour ça ! Allez-y surtout pour vous régaler des couleurs et des ambiances crées par ce remarquable photographe.

 

From Black and White to Color, exposition de William Eggleston
Fondation HCB : 2 impasse Lebouis, 75014 Paris
Jusqu’au 21 décembre 2014.

 

* Voir « Eggelston’s world by Walter Hopps », in William Eggelston, The Hasselblad Award, Scalo, août 1999.

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